Un Pleyel de 1883 qui ne pouvait plus être accordé… mais qui pouvait encore jouer.

Comment permettre à un piano de 1883, au cadre cassé, de continuer à être un piano ?…

Il arrive parfois qu'un simple déplacement pour accorder un piano réserve quelques surprises.

Pour ce Pleyel de 1883, la surprise fut de taille : le cadre métallique était cassé.

Avec la tension considérable exercée par les cordes, ce type de cassure peut malheureusement arriver. Un défaut présent lors de la fabrication de la fonte, une mauvaise répartition des tensions, un gros choc...peuvent être l'une des causes.

Quoi qu'il en soit, le résultat est le même : le piano devient inaccordable, et une restauration traditionnelle n'est plus envisageable mais pour ses propriétaires, il n'était pas question de simplement tourner la page.

Ce Pleyel était un piano de famille, qu'ils avaient fait rapatrier des Alpes. Ils avaient déjà récupéré auparavant d'autres pianos familiaux qui, eux aussi, n'avaient finalement pas pu être accordés.

Cette fois, il fallait trouver une autre solution.

Ne pas remplacer le piano… mais lui permettre de continuer de vivre.

Face à cette situation, une idée m'est venue.

Plutôt que de remplacer le clavier du piano par un clavier numérique et de conserver uniquement son meuble, pourquoi ne pas garder le véritable clavier du Pleyel et lui permettre de continuer à fonctionner ?

L'objectif était ambitieux : conserver l'esthétique complète du piano, son clavier, sa mécanique et son identité, tout en supprimant la fonction traditionnelle des cordes.

L'idée me vient de coupler un système silencieux à un système transducteur. Le piano allait devoir fonctionner autrement.

Le projet plaît au client et me voilà lancé dans le démontage du piano.

Un piano qui perd ses cordes.

La première étape consiste à retirer les cordes, les chevilles et les différentes barres métalliques.

La structure liée au cordage allait disparaître complètement.

Le démontage permet alors de restaurer la table d'harmonie, qui allait devenir un élément essentiel du nouveau fonctionnement du piano.

Car les cordes supprimés, le bois allait continuer de vibrer.

Faire vibrer le bois

Le principe du transducteur peut sembler mystérieux, mais son fonctionnement est finalement assez simple à comprendre.

Pour l'expliquer simplement : Visualisons un haut-parleur. Il est constitué d'une bobine et d'une membrane.

Ici, le principe est comparable : le transducteur joue le rôle de la bobine et la table d'harmonie celui de la membrane. Le transducteur fait vibrer directement la table d'harmonie. Le son n'est donc pas simplement diffusé par une enceinte placée dans le piano : c'est la table d'harmonie elle-même qui devient la source sonore. Deux transducteurs sont installés pour transmettre ces vibrations au bois.

Et cette solution possède un autre avantage important : elle ne reproduit pas uniquement le son.

Elle permet également de retrouver une partie des sensations physiques propres au piano acoustique. Les micro-vibrations se transmettent dans le meuble. Le pianiste peut ainsi les ressentir dans ses doigts, mais aussi au niveau des pieds lorsqu'il utilise les pédales. C'est une sensation qu'un piano numérique classique ne procure pas de la même manière.

Mais un autre problème m'attendait…

L'idée était excitante, le projet était validé. Il restait maintenant à le réaliser.

Et c'est à ce moment que j'ai découvert un problème auquel je n'avais pas pensé lorsque j'avais proposé cette solution.

Le clavier du Pleyel comptait bien 85 touches… mais sa largeur totale était trop faible pour recevoir les capteurs optiques du système silencieux. Il manquait 1,5 cm. Mais en ébénisterie comme en restauration de piano, 1,5 cm peut être un monde.

Les capteurs avaient été conçus pour des claviers modernes. Le clavier de ce Pleyel de 1883 n'était tout simplement pas aux bonnes dimensions mais puisque le projet avait été accepté, il fallait trouver une solution.

À la recherche d'un autre clavier

J'ai alors recherché un autre piano possédant un clavier en ivoire et surtout un clavier suffisamment large pour accueillir le système

.

Là encore, une nouvelle difficulté est apparue.

Sur un piano, le clavier et la mécanique forment un ensemble. Changer le clavier signifiait donc également récupérer une autre mécanique. Le nouveau piano trouvé possédait une mécanique à baïonnette qui n'était elle-même pas en parfait état.

Et les difficultés ne s'arrêtaient pas là.

Les trois travées de la mécanique — grave, médium et aigu — ne salignaient pas à celles du Pleyel. Il fallait donc supprimer la totalité des parties métalliques qui gênaient le passage.

Trois millimètres de marge.

La mécanique à baïonnette a été modifiée et restaurée, puis installée dans le meuble du Pleyel. Il fallait que tout tombe juste.

Heureusement, une petite marge existait : la nouvelle mécanique était seulement 3 mm moins large que l'intérieur du piano.

Trois millimètres. Tout était donc une question d'ajustement. Dans ce projet, chaque dimension comptait.

Les propriétaires avaient été prévenus : la transformation allait prendre beaucoup plus de temps que prévu, notamment le temps de trouver le piano donneur et de pouvoir adapter son clavier et sa mécanique.

C'est aussi ce qui explique la durée inhabituelle du projet, réalisé entre octobre 2017 et mars 2019, pour environ 70 heures de travail.

Un Pleyel qui fonctionne différemment.

Une fois le nouveau clavier et la mécanique adaptés, le système silencieux a pu être installé.

Sous le clavier, des capteurs optiques détectent le mouvement des touches. Lorsque le pianiste joue, le mouvement mécanique de la touche est transformé en signal électrique. Celui-ci est transmis au boîtier du système silencieux, puis envoyé vers les transducteurs qui font vibrer la table d'harmonie. Le fonctionnement devient alors très différent de celui d'un piano acoustique traditionnel.

Il n'y a plus de cordes.

Mais il y a toujours :

  • un clavier
  • une mécanique
  • des pédales
  • une table d'harmonie
  • les sensations pianistiques
  • et surtout… la possibilité de jouer.

Jouer sans déranger… ou diffuser dans toute la pièce.

Le système offre plusieurs possibilités.

Le pianiste peut choisir de faire diffuser le son par la table d'harmonie du Pleyel, en réglant le volume comme il le souhaite.

Il peut également jouer au casque, sans que son entourage n'entende la moindre note.

Et puisque le système fonctionne également en Bluetooth, ce Pleyel de 1883 possède aujourd'hui une fonction que ses concepteurs auraient probablement eu quelques difficultés à imaginer :

il peut aussi servir d'enceinte connectée.

Installé dans une salle de jeux avec billard, le piano peut donc aussi diffuser de la musique dans la pièce.

Un drôle de destin pour un piano né à la fin du XIXᵉ siècle.

 

Aujourd'hui, ce Pleyel de 1883 conserve son apparence, son clavier, sa mécanique et une partie des sensations qui font l'identité d'un piano.

 


Restauration alternative réalisée par Benoit LOISEAU – BENOIT PIANOS

Projet réalisé d'octobre 2017 à mars 2019 — environ 70 heures de travail.



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